Un feuilleton confiné. Pas un journal de confinement ! Une histoire écrite au temps du confinement. C’est ce que je vous propose ici. J’ai le temps. Nous avons le temps. Alors, du 20 avril au 2 mai 2020, j’ai écrit cette histoire au jour le jour. Une histoire garantie sans coronavirus, sans ce Covid19 qui nous oblige à mettre nos vies entre parenthèses. J’ai choisi un cadre et une époque : la Roumanie en 1990. Pour le reste, les idées me sont venues en écrivant. Je ne savais pas le matin ce que j’allais publier dans la journée, à part qu’il s’agissait de la suite du texte publié la veille. C’est peut-être un des bienfaits inattendus de cette vie rabougrie : elle nourrit étonnamment notre imagination, elle libère le verbe, elle nous encourage à emprunter des chemins de traverse.

Ce feuilleton est disponible ici sur mon site (voir sous la photo : le texte intégral d’abord, puis le texte découpé en épisodes, tels qu’ils ont été publiés chaque jour), mais il a aussi été partagé sur Facebook et Twitter.

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions ! Et, à bientôt, non pas dans le monde d’après (il n’y a pas de monde d’après), mais pour une prochaine aventure.

Marc Capelle

palatul-elisabeta
Palais Elisabeta – Bucarest

L’inconnu du Palais Elisabeta

Episode 1

Bucarest. Ce matin, comme chaque matin, il sort à huit heures tapantes. Une Dacia noire l’attend chaussée Kiseleff, devant le Palais Elisabeta. En cette année-là, cette ancienne résidence royale, construite en 1936 au cœur de ce quartier que l’on appelait alors le « petit Paris », et confisquée par le pouvoir communiste, n’a pas encore été restituée à l’ancien roi Mihai, contraint de quitter le trône en 1947. Depuis début 1990, le gouvernement de Petre Roman utilise ce petit palais pour héberger ses invités de marque. Aussi, il n’est pas mécontent de pouvoir séjourner à l’ombre de ces murs mystérieux et silencieux. En cuisine, dans les salons, dans le parc, le personnel mis à la disposition des hôtes étrangers, affiche des airs entendus. Il se sait épié, évalué, écouté. Mais surtout, il se sent valorisé, reconnu à sa juste importance. Pour la première fois il effectue une mission pour le ministère français des Affaires étrangères et il sait que cette immersion au cœur de l’agitation révolutionnaire roumaine, va marquer un tournant dans son existence jusque-là sans relief. Déjà, le terme « être en mission » lui plait. Il s’efforce de ne pas se prendre pour un type des services de renseignement, mais il se laisse quand même un peu griser par le parfum d’interdiction et de risque que suppose son travail.

Avant de s’engouffrer dans la voiture, il jette toujours un œil au petit carnet dont il ne se sépare jamais, même la nuit. Il connait la liste par cœur, mais il la révise quand même chaque jour. Trente-quatre noms et presque autant d’adresses, la plupart à Bucarest. Il indique au chauffeur la direction à prendre. La Dacia, vague copie d’une Renault 12, démarre lentement. Il descend la vitre et allume un petit Sumatra. Sur un coup de tête, il avait acheté plusieurs boites de cigarillos à Roissy avant de s’embarquer pour Bucarest. Il s’était dit que c’était le moment parfait pour commencer à fumer. Le trafic n’est pas très dense. La plupart des voitures sont des Dacia, mais dans un état souvent délabré, contrairement à la sienne. Quelques Oltcit aussi, sœurs jumelles des Citröen Axel. Des Ladas Niva et de gros Aro, à l’allure militaire. « Ce sont nos 4X4 » lui dit le chauffeur dans un français plutôt correct. Après avoir fait le tour de l’Arc de Triomphe, ils roulent vers le centre ville. Il sait qu’après avoir remonté toute la Calea Victorei, ils se dirigeront vers un quartier qu’il ne connait pas encore. Un de ces quartiers éloignés, plantés de blocs de béton, aux chaussées défoncées, et parfois sans chaussée du tout. Là, au deuxième étage d’un de ces blocs, entrée B, appartement 24, il va frapper à la porte de Lucien Morel.

Episode 2

Pantelimon. Quartier perdu au bout de la ville. La voiture s’arrête devant un bloc gris et fatigué. Le chauffeur lui indique l’entrée d’un coup de tête. « C’est là ». Lorsqu’il ouvre la portière, trois chiens qu’il n’avait pas remarqués, avancent vers lui en grondant. La ville est envahie de ces chiens jaunes, sauvages et souvent menaçants. Ils errent en bandes dans les quartiers populaires, dorment dans les parcs ou sous les voitures garées un peu au hasard sur les chemins de terre. En gardant un œil prudent sur les fauves, il se décide à sortir et se dirige lentement vers l’entrée dont la porte ouverte claque au vent dans un bruit de ferraille. Des tourbillons de poussière circulent entre les immeubles. Des gamins sales et souriants jouent avec des cartons et rigolent en le voyant dans son costume gris anthracite.

Ap. 24. Juste une petite plaque sur la porte. Il toque discrètement. Le bruit de chaussons qui glissent sur le sol. Un verrou que l’on tourne. « Cine sinteti ? ». Qui-êtes vous ? Une femme le dévisage et recule un peu, prête à lui fermer la porte au nez. Elle doit avoir la cinquantaine. Un tablier bleu cache un peu son survêtement. Ses cheveux blonds ont perdu leur éclat. Il ne parle pas roumain. « Je suis Français » lance t-il rapidement. La surprise, ou peut-être la frayeur, se lit dans le regard de la femme. Elle se tourne vers le salon. « Lucian ! ».

Lucien Morel l’invite à s’asseoir en face de lui, à la table de la salle à manger. La pièce est meublée simplement. Dans une vitrine, une collection de verres en cristal de Bohème. Quelques photos de famille sur un buffet et, sur une chaise, une pile d’anciens numéros de L’Humanité. Une petite bibliothèque de livres, en français et en roumain. Morel, en tee-shirt et en bretelles, le regarde sans vraiment le voir.

« Donc, vous êtes Français ? ».

– Oui. Je suis envoyé par le gouvernement français…Vous m’écoutez ?

Morel s’est levé et s’absente un instant dans la cuisine. Il chuchote avec sa femme et revient avec une bouteille qui, à deux mètres, sent déjà l’eau-de-vie.

– C’est de la tsuica. Vous connaissez ?

Il connait. Au cours de ses précédentes visites, un de ses interlocuteurs lui a offert le même breuvage. Du raide.

– Monsieur Morel, j’ai besoin de savoir quand et pourquoi vous êtes venu vivre en Roumanie…

L’autre enfile cul sec un petit verre de l’alcool de prune à 70 degrés et rit méchamment.

– Mais vous vous prenez pour qui dans votre costard ? Pourquoi je vous raconterais tout ça ? Allez- buvez votre verre et fichez-moi le camp, sinon j’appelle mon voisin. Il est dans la police mon voisin, si vous voyez ce que je veux dire…

– Monsieur Morel, ne vous énervez pas. Il faut que vous compreniez. Si vous me racontez votre histoire, je peux peut-être vous aider. Je suis là pour ça…

Une heure plus tard, il est dehors. La Dacia noire l’attend toujours. Le chauffeur s’est endormi. Il sort le carnet de sa poche intérieure et marque une croix en face du nom de Morel. Celui-ci lui a peut-être dit la vérité. Déserteur pendant la guerre d’Algérie, il a demandé l’asile politique à la Roumanie en 1960, avant l’ère Ceausescu donc. Sympathisant communiste en France, il est très vite devenu adhérent du Parti communiste roumain. Après une période d’observation, le parti lui a trouvé un travail. Il est devenu lecteur de français dans un lycée de Tulcea, au bord du delta du Danube, avant de pouvoir rejoindre Bucarest. Là, il s’est marié avec Simona et en 1980, il a obtenu un poste d’assistant au département de français de l’Université. Il n’a pas d’enfant, et il a perdu depuis longtemps tout contact avec la France.

Episode 3

Paris. Jean Sudre n’aime pas trop ce rituel de la tournée régulière des bureaux parisiens. Il a été nommé ambassadeur de France en Roumanie depuis à peine six mois, et à quatre reprises déjà il a été prié de venir rendre compte de ses activités et observations. A raison de deux ou trois télégrammes quotidiens envoyés au Quai d’Orsay, il estime informer suffisamment ses interlocuteurs et que les allers-retours Bucarest/Paris sont une perte de temps. C’est un grand bonhomme, la poignée de main chaleureuse, très attentif à son entourage. Un homme de gauche, connu pour son humanisme et son intérêt pour les pays en « transition démocratique », comme les diplomates disent avec gourmandise depuis la chute du Mur de Berlin.

Après avoir été reçu en deux jours par le Secrétaire d’Etat à la Francophonie, par le Directeur général des Relations Culturelles, Scientifiques et Techniques du ministère des Affaires étrangères, par son vieil ami, le président du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, par le Directeur général de la Sécurité extérieure, Jean Sudre s’installe enfin dans le bureau du ministre. Celui-ci se laisse tomber lourdement sur le canapé en face de celui sur lequel Sudre a pris ses aises. Les deux hommes se connaissent bien. Ils ont notamment en commun de longues années de militantisme politique au PS et syndical à la CFDT. Après une trentaine de minutes consacrées au passage en revue de quelques dossiers habituels, le ministre allume un Lanceros et interroge Sudre.

– Parle moi un peu de notre homme au Palais Elisabeta ! Il tient la route ?

L’ambassadeur savait qu’il aurait droit à cette question. Il avait déjà du aborder le sujet le matin même à la DGSE.

– Ecoute… Je crois qu’il faut lui laisser un peu de temps. Il est là depuis deux semaines seulement. Il a commencé le job. Il a déjà rencontré quatre ou cinq des types qui nous intéressent. C’est un peu tôt pour faire un bilan. Et, il ne se fait pas remarquer d’après ce que l’on me dit, et ça, c’est important !

– Tu ne crains pas que le costume soit un peu grand pour lui ?

– Je ne crois vraiment pas. Il a beaucoup de choses à apprendre, mais c’est un ambitieux. Il avait besoin d’oxygène et il est bien content de ne plus s’emmerder à l’EHESS. Je suis certain qu’il va y arriver !

– Ouais… Bon, tu le tiens à l’oeil, hein !

Mais déjà le ministre se lève et raccompagne son visiteur jusqu’à une porte dérobée qui lui évitera de croiser son prochain interlocuteur.

Episode 4

Palais Elisabeta. 21 h 30. Fatigué, il est plutôt heureux de retrouver le calme et la fraicheur du palais. Il a eu la mauvaise idée de dîner une fois encore au restaurant de l’hôtel Bucuresti. Un des vingt serveurs en livrée vaguement blanche et lilas lui a présenté l’habituelle carte avec sa liste interminable de plats. Mais il savait bien qu’il ne pouvait commander qu’une « cotlet la gratar », servie à moitié froide comme d’habitude. Il n’y avait pas plus de quinze clients dans une salle prévue pour en accueillir deux cents. Alors qu’il sortait, il a croisé Saddam dans le lobby de l’hôtel, enfoncé comme toujours dans le cuir d’un épais fauteuil marron, dans l’attente du client. Teint mat, moustache et cheveux noirs – d’où le surnom de Saddam –, tenue de jogging caractéristique des hommes d’affaires louches, le type change des dollars contre des lei au cours du marché noir. Evidemment, c’est aussi un fidèle indicateur de la police afin de pouvoir exercer son trafic en toute impunité.

Dans le parc du palais, il se laisse enivrer par le parfum sucré des tilleuls. Les soirs d’été, cette odeur est tellement forte qu’elle peut incommoder les plus fragiles. Mais lui succombe avec délice à cette sensation jusque-là inconnue. Sa nouvelle vie commence au pied de ces tilleuls. C’est ce qu’il aime se dire en tout cas.

Alors qu’il s’apprête à gagner sa chambre au premier étage, il entend des éclats de voix et des rires dans l’un des salons. Les portes sont ouvertes et il s’approche nonchalamment après avoir salué d’un coup de tête l’un des gardiens du palais qu’il commence à bien connaître. Sans véritablement entrer dans la pièce, il observe la scène et fait immédiatement le lien avec les limousines garées devant le palais et auxquelles il n’avait pas prêté attention. Tout sourire, comme toujours, Ion Iliescu est là, entouré d’une trentaine de jeunes, des étudiants peut-être. Le président, serre des mains, papote à gauche, s’esclaffe à droite. Un peu paralysé, il sait qu’il a en face de lui celui qui a déclenché en janvier, en février et le mois dernier, en juin, les « minériades » au cours desquelles des milliers de mineurs aux ordres et venus de la vallée du Jiu, sont venus casser de l’intellectuel, de l’étudiant, de l’opposant dans la capitale.

Des types du service de sécurité, un peu trop balèzes, discutent avec leur micro épinglé au revers de leur veste. Deux femmes en tailleur noir circulent entre les invités, les bras chargés de plateaux de petits-fours. Un maître d’hôtel s’occupe des boissons. De temps en temps, il saisit quelques propos en anglais. En américain plutôt. Sans doute ces types décontractés qui présentent les jeunes au chef d’Etat. Un pince-fesses roumano-américain. Il ne s’attarde pas trop. Les consignes de l’ambassade sont claires : il doit se faire discret. Tellement discret qu’il séjourne à Bucarest sous un faux nom, et donc avec de faux papiers. Pascal Auriol. Auriol, comme le président. Ou comme l’aviatrice. Pourquoi pas.

Sa chambre n’est pas très grande mais elle est confortable. Sur le bureau, face à la fenêtre, il a aligné quelques livres. Paul Morand, Panait Istrati, Emil Cioran. Il sort de sa proche la clé de l’armoire dans laquelle il range ses cahiers, ses dossiers. Des documents sensibles qu’il ne peut se permettre d’égarer. Il consulte une fois encore son carnet. Touvier, Salembier, Degruson, Hebert, Morel, Bouzigues, Gerometta. Sa tournée avance lentement. Il faudrait qu’il puisse rencontrer deux personnes par jour, mais ce n’est pas très simple. Demain, il doit essayer de voir Aline Legay, la seule femme de sa liste.

Episode 5

Mogosoaia. A une dizaine de kilomètres de Bucarest, le palais de Mogosoaia, ancienne propriété de la famille Brancoveanu puis de la famille Bibescu, est une destination agréable pour qui veut déjeuner au calme, dans un décor qui évoque la Roumanie d’autrefois. Autre particularité du lieu : derrière un des murs du palais, l’immense statue de Lénine déboulonnée en mars 1990, en face de la Maison de la Presse Libre, sommeille dans l’herbe. C’est là, qu’il a une bonne chance de rencontrer Aline Legay, Française, arrivée en Roumanie en 1970, selon sa fiche. C’est un heureux hasard qui l’a mis sur la piste de cette femme dont il n’avait pas l’adresse. Il y a quelques jours, alors qu’il participait à une réception offerte par l’ambassadeur de France en l’honneur des artistes roumains, il a fait la connaissance d’Alexandru Repan, un acteur célèbre, parfaitement francophone. Il s’est présenté comme il le fait d’habitude dans ce type de situation : un chercheur français en train de réaliser une étude sur l’après Ceausescu. Repan, qui l’écoutait distraitement, coupe de champagne en main, lui a suggéré de visiter Mogosoaia. « Vous verrez Monsieur Auriol, il y a un restaurant plutôt correct. Il y a même une serveuse d’origine française. Elle s’appelle Aline. Vous pouvez lui dire que c’est moi qui vous envoie. Elle me connait bien ! ».

La Dacia noire le dépose devant l’entrée du palais de Mogosoaia, tout en petites briques orangées. Il est toujours déconcerté par la facilité avec laquelle on peut pénétrer dans les monuments historiques, ou ce qu’il en reste. A la porte, une hôtesse lui demande en roumain, puis en français, s’il veut déjeuner et l’emmène dans la salle du restaurant avec vue sur le parc. Alors qu’un serveur en tenue blanche, et manifestement pas d’une première fraicheur, lui apporte la carte et lui sert d’autorité un grand verre de Borsec, l’eau fortement gazeuse locale, il demande si Aline est là. « Da ! Un moment, domnule ! », souffle le serveur en se dirigeant vers la cuisine.

Quelques secondes plus tard, une femme d’une bonne cinquantaine d’années se présente devant lui. Très maigre, un chignon de cheveux longs et gris, la mine chiffonnée, mais des yeux noirs étonnamment vifs.

-Bonjour monsieur… Vous m’avez demandé ?

Il choisit de ne pas perdre de temps.

-Bonjour ! Je suis Pascal Auriol. Etes-vous Aline Legay ?

La femme ouvre la bouche, manifestement inquiète. Elle regarde autour d’elle, mais il est le seul client et son collègue est resté en cuisine. Elle s’asseoit en face de lui, visage fermé.

-Comment vous savez ça ? Qui êtes-vous ?

-N’ayez pas peur ! Je travaille pour le gouvernement français. Je contacte simplement les Français qui vivent à Bucarest depuis longtemps pour savoir comment nous pourrions les aider.

-Mais comment m’avez-vous trouvée ?

-C’est Alexandre Repan qui m’a parlé de vous. Il vient souvent ici, si je comprends bien !

-Mais il ne sait pas que je m’appelle Legay ! Je suis Roumaine maintenant. Ici, mon nom est Aline Dobrescu. C’est le nom de mon mari. Enfin, mon ancien mari. Nous sommes divorcés.

-Je comprends… J’ai en fait tenté ma chance. Je me suis dit qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de françaises à Bucarest qui s’appellent Aline. Mais dites-moi, comment êtes-vous arrivée en Roumanie ?

Aline Legay-Dobrescu se lève, et lui indique le menu.

-Vous feriez mieux de commander. Vous êtes venu pour déjeuner, oui ou non ? Pour le reste, il vous suffit de demander à la Securitate, non ? De toutes façons, c’est forcément elle qui vous a dit que je vivais à Bucarest, non ? Et je n’ai pas besoin de votre aide, c’est clair ?

Episode 6

Bucarest, boulevard Magheru. Depuis la fin des années 70, Ioana habite un studio, une « garsoniera » comme disent les Roumains, au sixième étage, juste au dessus du théâtre Nottara et en face du magasin Eva, dont les larges vitrines exhibent les couleurs défraichies de robes et costumes d’un autre temps. Encombré d’une vie entière de souvenirs et de bibelots, ce petit espace aux couleurs vives, tient à la fois de la bonbonnière et de la brocante. Comme dans la plupart des immeubles du centre-ville, des cafards ont élu domicile depuis des années dans le coin cuisine. A près de quatre-vingt ans, Ioana Popescu est encore alerte. Le matin, elle a pour habitude de fumer quelques Snagov sur son balcon minuscule. Parfois, une Kent, cadeau d’une voisine, vient améliorer l’ordinaire. Régulièrement, des manifestants, en majorité des étudiants, défilent sous ses fenêtres en direction de la place de l’Université, aux cris de « Jos Iliescu ! » (A bas Iliescu !). Elle les applaudit d’un geste et, dans un rire enfantin, elle reprend avec eux « Jos Iliescu ! ».

Sonnerie du téléphone. C’est sa fille, Cristina. Elle travaille depuis quelques années comme femme de chambre au Palais Elisabeta.

-Allo, maman ! Ça va ? Tu sais quoi ? Il m’est arrivé un drôle de truc ce matin. Je faisais la chambre d’un Français qui loge au palais et j’ai trouvé un papier par terre, sous l’armoire. Une petite fiche. Et sur la fiche, il y avait le nom de papa ! André Dancov. Tout était en français, mais j’ai bien vu qu’il y avait aussi l’adresse où on habitait avant…

Ioana écrase son mégot dans une soucoupe, le temps d’accuser le coup. Robert, son mari, était français. Il est mort en 1977.

-Cristina ! On ne peut pas parler au téléphone ! Pas de ça… Viens me voir ce soir. Tu m’expliqueras mieux.

Ioana cherche un paquet de cigarettes sous le tas de vieux journaux dont elle se sert pour allumer la gazinière. André. Pourquoi maintenant ? Son mari était arrivé en Roumanie en 1947, à l’époque de Gheorghiu-Dej. Il était venu encadrer un camp de jeunes volontaires prêts à s’engager au service du nouveau régime. A trente ans, André se définissait comme internationaliste. Il voulait porter la révolution partout et, pour lui, la Roumanie était le terrain idéal. Il faut dire qu’à l’origine, il était roumain. Il s’appelait alors Andrei Dancovici. Militant communiste, il avait voulu rejoindre l’Espagne en 1936 pour s’engager dans les brigades internationales. La voie clandestine passait alors par Paris, et il était resté en France où il avait rejoint la Résistance. En 1946, il avait acquis la nationalité française, et c’est muni de sa nouvelle identité et de sa carte de membre du Parti Communiste français qu’il était arrivé à Constantza. C’est dans le camp de jeunes qu’il a rencontré Ioana qui était alors chargée de renforcer les connaissances en orthographe de ces paysans appelés à encadrer la population une fois de retour dans leurs villages.

« Qu’est-ce qu’ils lui veulent à mon Andrei ? Qu’est-ce qu’il a bien pu faire ? Et puis, il est mort maintenant… Alors, c’est moi qu’ils vont venir chercher ? ». Sur le balcon, la vieille dame, Snagov au bec, regarde les pancartes des jeunes qui contestent la légitimité du nouveau pouvoir. Elle ne rit plus.

Episode 7

Bucarest, ambassade de France. Avant son rendez-vous avec l’ambassadeur, il a le temps de passer saluer Ioana Cantacuzino au service de presse. La princesse Ioana. Elle est employée depuis vingt ans à l’ambassade de France. En fumant cigarette sur cigarette, elle lit patiemment toute la presse du jour et inlassablement traduit les articles et les éditoriaux les plus significatifs. Son grand-père était Premier ministre, au début du XXème siècle. Sa famille, l’une des plus célèbres de Roumanie, d’origine phanariote, (du nom du phanar, vieux quartier de Constantinople qui abritait de riches familles aux XVIIe et XVIIIème siècles) est dispersée dans le monde entier. Mais, après l’installation du régime communiste, Ioana et sa mère sont restées. Elles ont vu leurs biens confisqués, elles ont appris à travailler pour gagner leur vie. En un mot, elles se sont adaptées. Elles vivent ensemble dans un petit appartement du centre ville. On lui a parlé de cette petite femme tranquille aux allures de grand-mère, avant son départ en mission à Bucarest. « Tu verras ! Elle est adorable et elle pourra utilement te documenter ».

Ioana l’accueille avec un bon sourire.

-Ah, monsieur Auriol ! Je suis contente de vous voir. Regardez, j’ai un tas de vieux journaux pour vous. Je pense que cela pourra vous aider pour vos recherches à l’Université.

Après quelques minutes de causette et un café un peu trop sucré, il grimpe au premier étage. Jean Sudre lui désigne le coin salon de son bureau. Il s’installe dans un des fauteuils, sous le regard de François Mitterrand, bien encadré sur le mur blanc. Comme Sudre a déjà un cigare en main, il s’autorise à allumer un de ses petits Sumatra.

-Alors, dites moi : où en êtes-vous ? On ne peut pas dire que je sois noyé sous vos rapports !

-Ah, mais c’est parce que je pensais qu’il était préférable, plus discret, de vous rendre compte oralement, monsieur l’ambassadeur ?

Sudre lâche un petit sourire.

-Je vous taquine mon vieux ! Allez, détendez-vous ! Est-ce que vos enquêtes se passent correctement ?

– Oui, j’ai déjà rencontré douze personnes. Mais, j’ai une question : au palais Elisabeta, tout se passe bien, je pense. Le personnel ne m’ennuie pas. Tout le monde me considère comme un prof d’université. Un peu comme ces Américains ou ces Italiens qui, de temps en temps, sont aussi logés au palais. Mais, mon chauffeur… Est-ce que l’on est vraiment sûr de mon chauffeur, monsieur l’ambassadeur ?

– Ne vous inquiétez pas ! Stefan travaille pour nous depuis plus de dix ans. Nous ne l’avons jamais pris en défaut. Et, évidemment, qu’il soit officiellement employé par le SRI, comme il l’était hier par la Securitate, est une parfaite couverture. Pourquoi, il vous a semblé bizarre ?

– Non, mais je suis bien obligé d’être prudent. Il connait forcément toutes les adresses que je visite…

– Votre méfiance, vous honore. On a le devoir d’être un peu parano quand on fait votre boulot. Mais dites-moi plutôt si parmi les gens que vous avez déjà interrogés, il y en a qui peuvent nous intéresser !

Il jette un œil par la fenêtre. Dans la cour de l’ambassade, le jardinier arrose généreusement les parterres fleuris. Sur une marche du petit perron menant à la résidence, une femme de ménage sirote tranquillement un café. Tout est tranquille, bien différent de l’atmosphère bruyante et odorante du marché de Piata Amzei pourtant tout proche. Il sort son carnet et le pose sur la petite table.

– Il y aurait bien ce Morel… Vous savez, cet assistant de français à la fac. Parfois, il donne aussi des cours à la télé… Mais, franchement, je ne sais pas encore. Et puis, ce n’est pas moi qui déciderai, monsieur l’ambassadeur !

Jean Sudre regarde à son tour dans le jardin. Petit salut au premier secrétaire qui passe sous ses yeux.

– Oui, oui, ce n’est pas vous qui allez choisir, c’est évident ! Bon, repassez me voir dans une semaine. On fera un nouveau point.

Avant de sortir, il fait un petit signe de la main à la princesse Ioana, enveloppée dans un nuage de fumée. Dehors, il rejoint la Calea Victorei, à une centaine de mètres. Au volant de la Dacia noire, Stefan l’attend.

Episode 8

Bucarest, aéroport de Baneasa. Compte tenu de l’état de la flotte roumaine, il n’est pas mécontent de ne pas avoir du prendre l’avion. Lorsqu’il a appelé Gérard Lambert, retraité, domicilié 27 avenue Stefan Cel Mare à Iasi, il craignait que son interlocuteur lui raccroche au nez. Mais quand il a fait son petit numéro habituel pour expliquer le sens de sa démarche, Lambert s’est montré très coopératif. « Ecoutez, je dois venir voir ma fille à Bucarest dans deux jours. Je prends l’avion. On peut se retrouver à Baneasa, si vous voulez ! Vous me servirez de taxi pour me conduire en ville ».

L’Antonov 24 en provenance de Iasi vient de se poser. Réservé aux vols intérieurs, le petit aéroport de Baneasa n’est pas un endroit particulièrement gai. Aussi, il n’a pas l’intention de traîner. Dès que ce Lambert sera là, il l’emmènera en voiture et le déposera où il voudra en ville. Le trajet leur laissera tout le temps nécessaire pour discuter, d’autant qu’il n’attend rien de cette rencontre. Un retraité… Pas vraiment le profil qui peut l’intéresser. Mais il s’est engagé à accomplir sa mission consciencieusement. Ne rien laisser au hasard.

Lambert est un petit bonhomme plutôt vif, chauve, une paire de lunettes rondes. Assis à ses côtés, à l’arrière de la Dacia, c’est lui qui engage la conversation, après avoir donné au chauffeur l’adresse de sa fille, pas très loin du boulevard Dacia.

– Franchement, je ne pensais pas que vous alliez me retrouver ! Ça fait vingt ans, vous comprenez… Vingt ans que je me cache ici. Et croyez-moi, la Roumanie sous Ceausi, c’était pas facile tous les jours. En plus, à Iasi, vous imaginez !

Il n’imagine rien car il n’est jamais allé à Iasi, à la frontière moldave. Le bavardage de ce type le surprend beaucoup mais il se garde bien de poser une question. Il ne veut surtout pas l’empêcher de continuer à vider son sac. Lambert regarde défiler le paysage à l’entrée de Bucarest. Dans son costume marron délavé sans doute à force de fréquenter les impitoyables pressings Nufarul, avec son attaché case en simili cuir posé sur ses genoux, il a des airs de chef de bureau en vadrouille dans la capitale. Il marmonne en continuant de regarder à l’extérieur.

– Je veux rentrer en France, monsieur… Je n’en peux plus. C’est trop difficile ici. Je vois bien que vous êtes de la police, pas la peine de me raconter des histoires. Alors, je vais vous le dire, mais il faudra me promettre de laisser ma fille tranquille. Elle n’y est pour rien. Quand je suis venu me planquer dans ce pays, elle avait à peine cinq ans. J’ai du l’élever seul, monsieur… Maintenant, c’est une jeune femme. Elle a fait sa vie ici. Elle se débrouille bien. Il faudra lui foutre la paix. D’accord, monsieur ?

Il hésite à répondre. Cet entretien n’est évidemment pas celui qu’il avait préparé. Il ne contrôle manifestement pas la situation et cela l’inquiète. La Dacia remonte maintenant l’avenue des Aviateurs. Si le trafic continue à être fluide, ils seront arrivés dans dix minutes au plus tard.

– Monsieur Lambert, je ne peux rien vous promettre pour l’instant. Nous verrons bien en fonction de ce que vous me direz..

– Mais enfin, Monsieur, si vous m’avez retrouvé, c’est parce que vous savez que j’ai tué ma femme quand même ! Je ne suis pas idiot !

La Dacia noire est déjà dans la rue où habite la fille de son drôle de client. Alors, il sort un cigarillo de son étui et se penche vers le chauffeur. « A l’ambassade ! ». A ses côtés, Lambert, les yeux fixés sur un petit immeuble jaunâtre, affiche un triste sourire.

Episode 9

Palais Elisabeta. Même s’il apprécie d’être bien traité, il ne parvient pas à se trouver vraiment à sa place dans ce palais qui, sans être somptueux, sans être aussi grand que le palais présidentiel de Cotroceni, est quand même un lieu de pouvoir. A trente-quatre ans, il n’a aucune pratique de ce genre d’endroit et il ne peut s’empêcher de se sentir illégitime. Il lui arrive de penser à la famille royale roumaine, en exil en Suisse. Il essaie d’imaginer ce que pouvait être la vie sous la monarchie, mais la lecture de Paul Morand, pourtant remarquable peintre du Bucarest des années 30, ne lui suffit pas pour s’en faire une idée précise.

Lorsqu’il a été contacté, il y a quelques mois, par un type du ministère des Affaires étrangères à propos d’une mission à effectuer en Roumanie, à aucun moment il n’a pensé qu’il logerait dans un tel lieu et surtout il n’imaginait pas devoir s’occuper d’un dossier aussi sensible. Il ne connaissait alors rien à la Roumanie, même s’il avait suivi, comme tout le monde, la « révolution » de décembre 1989 et la chute de la dictature communiste. Enseignant à l’EHESS depuis trois ans, il travaillait essentiellement sur la ville, ses évolutions, ses acteurs. Aucun rapport avec ce qu’on lui proposait de faire à Bucarest et il a du mal à croire qu’il a été choisi simplement parce que son ancien directeur de thèse, vieille connaissance de l’ambassadeur Sudre, l’avait recommandé. Il se dit même qu’on avait fait appel à lui parce qu’il est plutôt organisé et surtout insignifiant. Une fois son travail un peu spécial terminé, on le priera de débarrasser le plancher sans délai. Mais, pour le coup, c’est mal le connaître. Il sait qu’il tient là une occasion inespérée d’échapper à Paris, de fuir ses racines familiales et populaires, et de commencer à vivre vraiment. Il vit seul depuis plus de deux ans et aucune valise particulière ne risque de ralentir sa course.

Il est plus de 23 heures et par la fenêtre de sa chambre, il observe le ballet des voitures chargées de raccompagner les invités du ministre de la Culture, Andrei Plesu, qui donnait une réception. Un grand intellectuel ce Plesu. Va t-il savoir résister à la face sombre du jeu politique, aux compromissions, à la corruption, au goût du pouvoir ?

Plus modestement, il doit se rendre demain matin au bureau de Jean Doucet – Ioan Doucé pour les Roumains. Par précaution, il a demandé à une secrétaire roumaine de l’ambassade de France de l’appeler pour s’assurer de sa présence et pour lui annoncer la visite de M. Auriol, enseignant à l’université à Paris. Avec Doucet, professeur à la faculté de Chimie, il avait décidé de la jouer « entre collègues ».

Episode 10

Palais Elisabeta. Constantin Bran, la joue gauche marquée d’une épaisse balafre, ses cent-quarante kilos et ses deux mètres sous la toise, impressionne facilement ceux qui le rencontrent pour la première fois. Cristina l’a fréquemment croisé dans les couloirs, mais elle ne le connait pas véritablement. Aussi, lorsqu’elle pénètre dans le petit bureau du responsable de la sécurité du palais, elle se sent comme écrasée. Bran occupe pratiquement tout le volume de la pièce. Sur la table devant lui, les touches d’un vieux central téléphonique clignotent. Dans un coin, un téléviseur diffuse un programme de chansons folkloriques. Le géant, affalé dans un fauteuil de skai, lit Adevarul et lève à peine la tête pour lui parler.

– Pourquoi tu veux me voir, Cristina ?

– Chef… Il faut que je vous parle d’un truc. Je ne veux pas vous déranger, chef, mais j’ai un peu peur.

Avant décembre 1989, Constantin Bran, après dix ans dans l’armée, travaillait pour la Securitate. C’est son frère, un officier proche de Petre Roman, qui lui avait trouvé ce poste au Palais Elisabeta. Il n’avait pas tellement l’habitude de se laisser ennuyer par une femme de chambre. Il plie consciencieusement son journal, le pose sur le bureau et détaille Cristina de la tête aux pieds.

– Qu’est-ce que tu vas me raconter comme histoire, toi ? Il y a un de ces étrangers qui a voulu te sauter ? C’est ça ?

– Chef ! Non, chef ! C’est une affaire sérieuse. Le Français, vous savez, celui qui loge ici… Dans sa chambre j’ai trouvé une feuille avec le nom de mon père dessus, chef ! Et notre adresse d’autrefois ! Cristina se sent soulagée. Elle a dit le principal. Elle a osé le dire. Sa mère était peut-être menacée à cause de ce Français. Elle aussi. Elle avait demandé conseil au chef du protocole du palais. « Tu dois absolument en parler à Constantin » lui avait-il dit. Maintenant, elle attend. Elle sent confusément qu’elle a sans doute mis le doigt sur quelque chose qui la dépasse. Au moins, elle a réussi à accrocher l’attention du chef de la sécurité.

– Ce papier, il est où ?

– Il était par terre, sous une armoire, chef… Je l’ai laissé là. J’ai pensé que c’était mieux…

– Mais ton père, Cristina, il est mort, non ?

Constantin Bran connait évidemment le dossier de chaque employé du palais.

– Oui, il est mort depuis longtemps… Mais il était Français. Il était né en Roumanie, mais il était devenu français… Alors, c’est bizarre de retrouver son nom justement dans la chambre de ce Français, vous ne trouvez pas, chef ?

Sans broncher, Bran accuse le coup. Il ne savait pas que Dancov, le père de Cristina, était Français. Il ne se souvient pas avoir lu cela dans le dossier de la femme de chambre. « Bon, laisse moi maintenant. Je vais m’occuper de ça ». D’un geste, il expédie Cristina. Il essaie de réfléchir vite. D’abord, aller faire un tour dans la chambre du Français. Ensuite, téléphoner au colonel Florescu.

Episode 11

Bucarest, ambassade de France. Sonnerie aigrelette du téléphone sur la table de chevet. Coup d’oeil à sa montre  : 7 heures. C’est pour le moins matinal et c’est bien la première fois depuis son arrivée au palais. Il décroche, un peu inquiet.

– Bonjour, c’est Sudre. J’espère que je ne vous réveille pas… Je vous attends à la résidence pour le petit-déjeuner. Venez dès que vous pouvez, d’accord ?

D’accord ou pas, le ton de l’ambassadeur ne lui laisse guère le choix. A priori, cela ne sent pas très bon. Après une douche rapide, il enfile son costume habituel et descend à la réception. A cette heure, Stefan, son chauffeur, n’est pas encore là. Il demande qu’on lui appelle un taxi. Quelques minutes plus tard, il sonne à l’interphone de l’ambassade. Ouverture de la grille. Sas de sécurité. Salut au policier de service derrière sa vitre blindée. Une fois dans la cour, il s’efforce de se calmer. Il n’a emporté aucun dossier. Il se dit qu’il aurait peut-être du mettre une cravate. La porte de la résidence de l’ambassadeur est grande ouverte. Dans le hall d’entrée, Didier, le majordome alsacien l’accueille aimablement. « Bonjour Monsieur ! L’ambassadeur vous attend dans le petit salon juste à droite ».

Quand il entre dans la pièce, Sudre a déjà largement entamé son petit-déjeuner. Sans se lever, il lui fait signe de prendre place en face de lui et lui sert d’autorité un jus d’orange.

– Dites moi, café ou thé ?

– Bonjour, monsieur l’ambassadeur. Café, s’il vous plaît !

Baguette, croissants, pains au chocolat, beurre, confiture de fraises… Rien ne manque. Un vrai petit-déjeuner comme en France. Un exploit réalisé chaque jour grâce aux talents du cuisinier et quelques connexions privilégiées avec Paris.

Jean Sudre, en bras de chemise, le sert en café. Son regard n’exprime rien de particulier. « On a un petit ennui » finit-il par lâcher.

– A cause de ce type, Lambert ?

Il est persuadé que depuis qu’il a conduit, escorté plutôt, à l’ambassade cet homme qui affirme avoir tué sa femme, des complications vont lui tomber dessus.

– Pas du tout. A cause de vous, mon ami !

L’ambassadeur s’est levé pour aller fermer la porte du salon.

– Vous êtes grillé. Voilà. Vous pouvez faire vos valises. C’est terminé.

Les mots claquent comme une gifle. Grillé. Il est grillé. Comment est-ce possible ? Il sent bien que Sudre est sûr de lui. Ce n’est pas une hypothèse.

– Mais… Expliquez moi, monsieur l’ambassadeur. Je ne comprends pas…

– Un grand classique, mon vieux… Il ne faut pas laisser trainer vos papiers, voilà tout. Je peux vous dire qu’à l’heure actuelle, nos amis roumains savent fort bien ce que vous faites dans leur pays. Mais après tout, vous n’êtes qu’un amateur…

Un amateur. Deuxième gifle. Et méritée celle-là, il doit bien en convenir. Bêtement, il tente de se défendre.

– Des papiers ? Mais quels papiers ?

– Ne perdons pas de temps avec les détails ! Vous avez perdu un papier qui a donné envie aux services roumains d’aller fouiller dans votre chambre. Ils ne sont pas plus bêtes que nous, vous savez !

Son café refroidit dans la tasse en porcelaine de Limoges estampillée RF, République Française. Il n’a pas la force de réagir, comme abattu en plein vol. Mais l’ambassadeur a déjà prévu le coup d’après.

– Dans ces cas-là, il faut aller vite. Dans notre intérêt et éventuellement dans le votre. Vous prenez l’avion de 16 heures cet après-midi. Ce soir, vous êtes à Paris et on vous oublie. Oui, je sais, c’est un peu brutal, mais c’est comme cela qu’il faut faire. En attendant, vous restez ici. J’enverrai quelqu’un récupérer vos affaires au Palais Elisabeta.

Il se sent très petit garçon devant Jean Sudre qui semble expédier cette affaire avec la même facilité que s’il feuilletait les pages d’un journal.

– Mais alors… pour ma mission … c’est terminé ? Qui va faire le boulot ?

Cette fois, le diplomate hausse un peu le ton.

– Ah, mais vous ne comprenez rien décidément ! On l’enterre votre mission, mon vieux ! Vous nous avez mis dans la merde… Maintenant, laissez-moi. J’ai à faire. Une voiture vous emmènera à l’aéroport tout à l’heure. En attendant, vous pouvez vous installer dans un des bureaux du premier si vous voulez…

Alors qu’il se lève pour saluer l’ambassadeur et bredouiller quelques excuses, Sudre avance vers lui et, à sa grande surprise, le prend par les épaules.

– Allez, vous allez vous en remettre ! Nous avons joué et nous avons perdu. Cela arrive, même aux meilleurs. Et puis, vous, vous n’avez pas tout perdu en l’occurrence. Nous sommes le 23 juillet. Début septembre, vous êtes à Maputo. Vous y prendrez vos fonctions d’attaché culturel de l’ambassade de France. J’ai passé un coup de fil hier soir au Quai. C’est arrangé.

Episode 12

Bucarest, chez Capsa. « C’est le monsieur, là-bas, au fond ». Dans la direction indiquée par le maître d’hôtel, Philippe Robin, deuxième secrétaire de l’ambassade de France, aperçoit la mince silhouette du colonel Cornel Florescu, en tenue civile, attablé seul, dos au mur sur une des banquettes de couleur pourpre. L’endroit n’est pas très discret pour un rendez-vous, se dit Robin. L’officier du SRI (Service roumain de renseignements) a sans doute voulu l’exposer, par malice.

Le restaurant Capsa, à deux pas de la place de l’Université et de l’ancien siège du Comité central du Parti communiste, est une institution. “C’est un style, une tradition, une habitude, un organe, un décor, une salle des pas perdus, un monument et une cocarde, que Capsa” écrivait Paul Morand en 1935. En juillet 1990, le décor a perdu de sa splendeur, mais le lieu reste intimidant. On y entre comme dans une église, en chuchotant.

– Bonsoir, colonel ! Robin.

– Monsieur Robin ! Asseyez-vous, je vous en prie !

La conversation se poursuit en roumain. Après avoir passé commande, les deux hommes font semblant d’avoir un échange sur la situation générale du pays. Philippe Robin a bien l’intention de laisser son interlocuteur se dévoiler. Après tout, c’est lui qui a souhaité le rencontrer. Cornel Florescu est bien informé car c’est Robin, et personne d’autre, qu’il a appelé pour convenir de ce rendez-vous. Immédiatement intéressé, le deuxième secrétaire n’a pas jugé nécessaire de prévenir l’ambassadeur avant de se rendre chez Capsa.

Sans rire, Philippe Robin choisit un diplomat pour le dessert, une des spécialités de la maison. Le colonel termine lentement la bouteille de Cotnari.

– Maintenant que votre ami, ce monsieur Auriol, est rentré à Paris, comment allez-vous faire pour surveiller vos compatriotes qui ont choisi la Roumanie ?

La question manque d’élégance, mais elle a l’avantage d’être directe, se dit Robin.

– Mais nous ne voulons pas surveiller ces gens ! Vous le faites très bien vous-même.

– Ah bon ? Votre type était juste une assistante sociale, alors ?

Florescu en sait certainement plus qu’il ne le laisse paraître, se dit Robin. Aussi, mieux vaut botter en touche. Ce sujet ne les emmènera nulle part.

– Puisque nous parlons de surveillance, colonel, vous ne croyez pas que vos services pourraient arrêter de suivre tous les jours ces deux voitures ?

Robin sort de sa poche quelques photos qu’il glisse discrètement sous le nez de Cornel Florescu. Les deux véhicules concernés ne font pas partie du parc de l’ambassade, mais appartiennent bien à deux Français. L’un effectue régulièrement des allers-retours entre Bucarest et Sofia. L’autre est professeur de français à l’université de Timisoara. Officiellement en tout cas.

Entretemps, Florescu a fait signe au serveur et celui-ci leur apporte deux petits verres de palinka.

– Celle-ci vient directement de Transylvanie, monsieur Robin. Une palinka comme ça, vous n’en trouverez nulle part dans le commerce ! Pour votre histoire de voitures, écoutez, vous faites votre travail et nous faisons le notre, c’est tout à fait normal. Mais nous savons bien que la France est notre amie ! Ne vous inquiétez pas. Je pense que vous appréciez les informations que nous vous communiquons sur nos amis italiens et allemands… Aussi, il faut nous faire un peu confiance, monsieur Robin ! L’époque Ceausescu est morte !

Philippe Robin avale son verre de palinka d’une traite et rigole intérieurement. L’époque Ceausescu est peut-être morte, mais ce colonel Florescu était déjà en fonction sous l’ancien régime et, à la Securitate, il s’occupait tout particulièrement des Français. C’est même lui qui avait réussi à faire nommer une de ses collaboratrices au service culturel de l’ambassade de France. Alors, faire confiance, peut-être, mais en gardant les yeux ouverts.

Episode 13

Paris. Depuis son retour, il y a une semaine, il n’a pratiquement pas quitté son deux-pièces de la rue Brochant. Il s’est contenté d’appeler le gestionnaire de son dossier au ministère des Affaires étrangères qui était déjà informé de l’interruption de sa mission. « Il faudra passer me voir pour préparer votre départ à Maputo. Nous devons aussi vous établir un passeport diplomatique». Jean Sudre a donc dit vrai : il est bel et bien nommé au Mozambique ! La certitude de ne pas devoir réintégrer l’EHESS à la rentrée de septembre, le soulage considérablement. La rapidité de cette nomination le surprend quand même un peu. Après tout, il n’a aucune expérience de la coopération culturelle, ce qui d’ailleurs, légèreté ou inconscience, ne l’inquiète pas. Cherche t-on à l’éloigner pour l’empêcher de nuire ? Pour le protéger ? Ou s’agit-il d’une forme de récompense pour services rendus ? Après tout, même s’il a échoué dans sa mission, il a quand même accepté de travailler pour la France et pris le risque de mettre en péril sa carrière universitaire. C’est pour essayer de trouver des réponses à ce genre de questions qu’il préfère rester chez lui. Il n’a aucune envie de rencontrer des amis, des collègues, de croiser des regards interrogateurs, de tomber sur des curieux. Mais, surtout, il entrevoit une formidable possibilité de se réinventer. Plus exactement, se débarrasser d’une vie en noir et blanc pour en inventer une autre. En couleur.

Mais avant cela, il lui faut effacer des traces, des souvenirs, des photos, ces morceaux d’existence dont on ne sait que faire… Il ne sera pas difficile de quitter son petit cercle d’amis et de collègues. Ne rien leur dire, ne pas les appeler. Simplement partir. Côté famille, ce n’est pas plus compliqué. Il a perdu sa mère il y a plus de dix ans et il est brouillé avec son père. Juste lui envoyer un courrier. Je pars. Bien payé à Maputo, il n’aura aucune difficulté à continuer de payer le loyer de son appartement parisien. Maputo. Marcher sur les traces des colons portugais et surtout sur celles de Samora Machel. Il va découvrir un autre pays en plein bouleversement post-communiste. L’idée ne lui déplait pas. Pour l’EHESS, il fera dans le genre expéditif. Un courrier pour annoncer qu’il ne sera pas là à la rentrée et pour demander un congé sans solde. Si cette faveur lui est refusée, il démissionnera. Soudain, il n’a peur de rien. Depuis la chute du Mur de Berlin, le monde bouge, des horizons infinis s’ouvrent devant les jeunes, les ambitieux, les entrepreneurs, les rêveurs, les opportunistes. Devant lui. Il est entré dans la danse et plus rien ne l’arrêtera. Maputo demain, Bakou ensuite et puis Moscou. Ou Pékin. Il sera attaché culturel, consul, chargé d’affaires ou mercenaire. Il sera tout ce que l’on voudra. Son expérience lui tiendra lieu de qualification professionnelle, son culot sera sa meilleure carte de visite.

Fin d’après-midi. Il se décide quand même à sortir marcher dans Paris. Veste de lin, chapeau, Ray Ban, barbe de cinq ou six jours, il est méconnaissable. Il avance à grands pas, jusqu’à la place de Clichy puis remonte le boulevard Barbès. Il se mêle aux touristes, frôle les types qui orientent les clients vers les sex-shops, croise des Africains, des Chinois, des Arabes, des petites vieilles au cabas trop lourd pour elles, des putes au regard fatigué, des marchands de pâtisseries orientales, des types attablés aux terrasses des cafés… Personne ne le voit. Personne ne lui parle. Il est invisible. Inconnu. Tout va bien.

FIN

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